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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 09:48

Bascule un soir d'Oh-rage

orage_8c

Huitième et Dernier fragment

 Le vieux ressuscita dans un éclat de vitalité. Il tenta de se lever, s’interposer. Prenant appui sur le bras du fauteuil il écuma de rage.

 

-  OH ! OH ! Respect ! Qui est le diable ici ? Je suis toujours le chef dans ma maison. Rassies toi. Laisse le petit tranquille. Il n’a rien fait. Juste essayer d’échapper à ta bêtise et à la méchanceté de ton frère. Et nous ne l’avons pas retenu. Il a toujours voulu être libre d’aller et venir. Bizarre oui il l’est depuis ce soir d’orage, mais au moins il a la bonté et il fait de belles choses…Alors ne le touche pas sinon…je te …

 

Mais ce ne fut qu’un sursaut d’une vie agonisante. Mère le regardait sans y croire. Personne ne pouvait plus y croire. Le combat de la vie était pour lui une affaire close, affaire classée. Il retomba inerte et je le suivis dans sa chute inattendue sur le sol. J’implorais en silence mes parents d’une protection céleste mais ils étaient déjà au supplice. L’enfer nous brulait… Disparition, mort certaine.

 

Je n’y suis pour rien.

Je n’ai rien fait, je suis juste venu leur rendre visite.

 

L’aine était le seul à tenir la lutte, l’inexorable combat contre lui même. Oh – rage.  Elle s’incarnait dans le feu qui embrasait nos vies, nos mémoires.

Où était donc enfouie mon enfance ? La maison et ses recoins, ma couverture, mes deux frères, le vieux aux champs, mes soirées au  pied du saule sous le ciel d’oracles tumultueux…Une certitude à laquelle je m’accrochais : Seul le saule échapperait aux démons de mon grand frère. 

Soudain, ma conscience me réveilla et ma vue brouillée par  la lumière du feu qui se ruait sur moi dévoila  le cataclysme. Immobilisé, à terre, je rampais en trainant ma carcasse en direction de l’odeur de la pluie, aspiré par le vent, échappant de peu aux baisers du brasier. La  survie est au dehors.  Mes sens s’étaient suspendus. Masse informe, rampante, je m’extrayais de cette fournaise qui gagnait du terrain. Je ne distinguai plus rien dans l’aveuglement de cette incandescence orange. Les silhouettes peu à peu se consumaient …

Quand mon esprit accepta de rependre pied dans l’univers j’étais replié sous le saule. Accroupi, adossé contre le tronc de mon enfance, mon univers retrouvé.

J’avais éteint mon regard, ravalé ma voix. Seul le Tonnerre, la pluie et le vent me maintenaient en vie. 

Ma couverture m’enveloppa dans une douceur nocturne. On me souleva de terre.

Devant moi la maison brulait…

 

Je n’y suis pour rien.

Je n’ai rien fait, je suis juste venu leur rendre visite

 

La tête engoncée dans ma nuque, mes joues étaient mouillées. D’un geste mécanique je me frottais les yeux. C’en étai fini de moi et d’eux. On me traina. Des lumières métissées, blanches et crues, jaunâtres, devant moi, et  vers le haut la noirceur de l’enfer. En dedans un trou noir.

Une voiture m’emmène, je n’entends pas distinctement. Au seuil de ma conscience, la confusion s’invite. L’abyme de mes tourments s’ouvre à moi.

 

- Qui êtes- vous ? Que s‘est il passé ? Votre nom ?

 

-   C est lui, mon frère. Je savais qu’un jour il nous tuerait. Le mal incarné… »

 

Innocent ou coupable, des anonymes  ont voté. Le frère se sera battu jusqu’au bouquet final. Je l’avais renié, je devais payer. Un seul regard furtif nous lia à tout jamais dans le secret inavoué de mon innocence. Il se détourna. Je ne le revis plus jamais. Chaque jour lui rappellerait sa condamnation infondée. Et moi chaque jour je me blottissais, comme au creux du saule, sans plus jamais prononcer une seule syllabe. Ma voix transfigurée résonnait sur les parois de ma cellule.

 

Je n’y suis pour rien.

Je n’ai rien fait, je suis juste venu leur rendre visite

 

Mr Kertilem, à plusieurs reprises est venu m’étudier, m’observer, me libérer de….. Il m’a guidé dans l’exploration de mon intérieur abyssal, très mouvementé selon lui. Seul à parler, il finit par renoncer à une quelconque syllabe de ma part. Mais il revint régulièrement contempler mes tracés. Il prit des notes. Il me questionna en vain. « Magnifique » fut son dernier mot. 

 

Douze ans déjà. Plus un seul millimètre d’espace vide dans ma cellule. Le directeur est venu plusieurs fois, accompagnés d’homme en gris, venus curieux, inquiets, ébahis. Plusieurs fois ils m’ont visité, tenté de m’approcher. Ma cellule est classée patrimoine historique. Des pictogrammes dans tous les interstices des murs crasseux transforment les parois en une envolée de couleurs, miroir vibrant des éclats de mon destin.  L’instit avait raison. Je m’étais trouvé. Au fond de cet antre infâme, j’avais érigé une fresque murale qui me protégeait.

 

Ils pensent déjà me transférer pour que j’occupe et décore une autre geôle. Réinsertion disent-ils. Décorateur intérieur, designer, de cachot …. Bel avenir. Frigoli avait réussi à m’exposer. Reconnu pour mon don unique par les âmes détenues, murées dans cette crypte pour un passage ultime.  

 

J’ai pris beaucoup de votre temps et du mien pour ce récit figurant mon destin, esquissé par les déchirements de la nature et scellé par les hommes. Votre attention m’est chère.

 

Dommage Louis

Ecrou 445721 Fleury Mérogis

le 30.05.2010

 

LN

Ceci est une fiction.  Toute ressemblance avec des personnes existantes est une coïncidence.

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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 21:58

Lauréate de ce concours , SP nous livre la suite qu'elle a imaginée à Bascule un soir d'Oh-Rage

Huitième fragment :

REQUIEM FOR A DARK DREAM

« Mes chers amis,quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré;
La pâleur m’en est douce et chère
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai. »
Alfred de Musset

Louis DOMMAGE à Monsieur ALLEGRIA,
Code de sécurité : DVKA
Animateur de l’Atelier d’écriture :
« Résidence des saules et des peupliers »
(Communauté pour seniors valides et indépendants)

Cher Ami,

Dans l’impossibilité d’être présent à la séance finale de nos rencontres de cette année, je vous remets les huit fragments de ma participation au concours d’écriture.

Concernant le sujet à traiter :
"Fiction ayant pour thème l’une des maximes ou citations que vous aurez choisie pour caractériser votre existence",
Ne soyez pas étonné si j'ai opté pour une citation de Jean-Paul SARTRE « L’enfer, c’est les autres… »(Huis clos). Celle-ci n’éradique nullement de ma vie l’art et la poésie qui n’ont pas manqué de toucher mon âme et de l’émerveiller…
Ainsi, même introverti, j’ai su jouir des dons qui, traversant le temps et l’espace, m’ont permis de m’identifier à la dramaturgie des arts en tous leurs états : littérature, théâtre, musique ou cinéma. Effet cathartique garanti !
J’assisterai, bien entendu, le mois prochain à la proclamation des résultats.

Cordialement

L.D

ATELIER

*

Hors antenne je contacterai SP pour lui remettre son prix bien mérité, un livre

Demain je vous posterai la suite d'origine celle qui clôturera ma nouvelle...


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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 21:11

Concours sans concurrent...

Pour le premier concours sur la scène de Tanamo une seule participante, SP, Sans Prétention , qui a eu le courage, l'audace, le talent d'imaginer la suite de la nouvelle Bascule d'Oh-Rage et donc le sort de Louis Dommage, héros de cette histoire.

Je vous livrerai cette version dans les jours à venir puis vous posterai ma version originale de la fin de cette histoire.
Félicitations pour SP .pour vous autres lecteurs fidèles ou de passage il y aura d'autres concours...Eh oui je ne renonce pas à vous faire participer.



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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 12:00

Concours ....Encore une semaine pour participer...



ORAGE_7A


Déjà une  participante au concours. Louis Dommage attend la suite...A vos claviers pour le sortir de l' Oh-Rage de quelque façon que ce soit!!!

Pour vous remémorez la nouvelle dans sa continuité et vous facilitez la lecture  voici tous les 7 fragments ...

Bascule_un_soir_d_Oh_Rage

                                                                              A vos claviers ......

O Fortuna - Carmina Burana (Atlanta Symphony Orchestra & Chorus feat. conductor Robert Shaw) - Carl Orff

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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 09:08

Requiem for a Dream



 Bascule un soir d'Oh-Rage


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Avant-dernier fragment, le Septième

C’est à l’âge de sept ans que l’oh-rage s’empara de moi la première fois. Solitaire, je passais tout mon temps dehors, comme mes parents. Ils vivaient au rythme des saisons, du souffle de la terre. Leurs respirations s’accordaient aux battements du cœur des profondeurs du sol et des atermoiements des cieux. Père sondait l’esprit des dieux, se concentrait sur les mélodies du vent, scrutait les ondes du clair obscur et prévoyait ainsi l’humeur du lendemain.

 

En dehors de l’école je devenais explorateur de la nature, tous mes sens en éveil, reconnaissant les bruits, leurs sources, leurs significations. Je connaissais la lande, les sous- bois, tous les abords de la rivière où chaque aspérité du sol portait mes pas. Mes frères préféraient les chantiers sur le versant Est, la Carrière de L’Irguane. Parfois j’allais les observer, sans me faire voir. Attroupement de grands jouant aux terreurs. Ils s’invectivaient du haut de leurs 13 ans, transportés par leurs rêves héroïques, les légendes de combats d’un autre temps. Ils riaient aussi, souvent, entre sarcasme et joie innocente. Quand la nuit frappait leurs regards, le tourbillon de leur vitalité les emportait dans des duels loyaux, à mains nues. Quelques rigoles de sang qu’ils léchaient pour continuer, des bulles de sueur sur les tempes, leurs corps projetés dans la poussière rosée de la carrière, encouragés par les applaudissements  qui condensaient la scène dans une lutte enfantine mais bien réelle. Jamais une fille et pas de petit. Quand de loin un regard réprobateur me croisait, je décampais… Je retournais sur le versant Ouest là où les silhouettes des hommes des champs se profilaient tantôt courbés, tantôt droit comme des i.

 

En fin d’après-midi, rituel sous le ciel clément : je m’asseyais au pied du saule pour lire, faire mes devoirs où me laisser guider par mes rêveries. Et c’est tardivement que nous nous retrouvions pour le diner du soir. Les parents harassés ne parlaient pas, les frères minaudaient entre eux et moi j’observais.

*

Je m’étais endormi. Réveillé par le cliquetis des gouttes de pluie naviguant sur ma nuque, un chapelet de cumulus massés à l’horizon avançait sur moi. Cette forme opaque amplifiait, menaçante. La pluie se faisait plus dense. Un rideau de gouttelettes brouillait ma vue. Je m’en coquillais, les genoux ramenés sur la poitrine, ramassé au plus près du tronc, figé, lové, tendu, dans l’espoir d’une accalmie. Au loin de fragiles trouées d’une faible lumière grisée combattaient pour iriser le voile funeste, au dessus de moi. Captivé par les zébrures célestes et  les coups de tonnerre qui résonnaient dans la vallée à intervalle rapprochés, serein, grelottant, je n’avais pas peur mais froid.

Quelle heure était-il ? 20H ? Qu’est ce qu’il attend l’ainé pour venir me chercher avec sa lampe torche ? La nuit noire, tonitruante, rageuse m’avait capturé, moi, le p’tit Louis, seul dans les ténèbres… 

 

-Eh Louis. Réveille toi…T’es trempé…gelé. Allez viens, j’en ai marre de toujours venir te chercher. Oh ! Eh ! Allez lève toi…Merde …Eh Louis ! tu respires, allez ouvre les yeux.

- Le p’tit il se réveille pas. Il est gelé. Aides moi on va le mettre près du feu. Du lait chaud.

 

Ce coup de foudre m’avait traversé quelques secondes. Fatal. Durant quelques jours je fus plongé dans le noir, mes sens tout engourdi.  Cinq jours plus tard je retournais à l’école, la vision un peu trouble, la main brûlée et une cicatrice intérieure, invisible mais bien là. Je n’en dis rien.  Mes pensées se cognaient les unes aux autres dans un désaccord troublant. J’avais perdu le fil. Ponctuée de flash lumineux, aveuglants, mon attention s’échappait sans cesse. Ma seule issue pour fléchir ce chaos interne, me concentrer sur des lignes, des contours, des images. Tracer, dessiner, laisser ma main se délier, mon esprit se dénouer au moins pour un moment.

Les miens avaient inculpé le destin, puis s’en était remis à lui. J’étais indemne. Leur frayeur amadouée par ma vitalité retrouvée la famille ne se doutait de rien.  

 

- Il s’en est bien sorti le p’tit…Cela le rendra plus fort.

 

Je continuerai à grandir à peu près comme tout le monde. Les soirs d’oh-rage, seuls m’envoûtaient. Terrifié, je m’immobilisais. En exil au sous-sol, réfugié sous ma couverture, je comprimais en vain mes tremblements, je surfais sur la vague de mes pensées pour éviter les ténèbres, je priais l’aube de rappliquer.

Devenu grand, réconcilié avec mes fantômes, mes tremblements mués en frissons, les soirs d’orage je revenais de mon exil, comme si de rien n’était.

 

*

Cet écho raviva le trauma. Bruit sourd dans la nuit noire. Les trombes de pluie tapaient au carreau. Le feu crépitait. La rage de l’aîné figurait le ciel qui hurlait. Fatale.  Cette nuit serait funeste, sans concession, irrévocable.

 

Je n’y suis pour rien.

Je n’ai rien fait, je suis juste venu leur rendre visite

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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 18:56

A Chacun sa fin

orage_3

Je vous propose de participer, chacun à sa manière, à la fin de cette histoire, sombre j'en conviens...
Mais peut être pas tant que cela. A vous de voir!
Le lecteur-écrivant, nouveau concept, nouvelle forme de dialogue entre auteur et lecteur.
Si vous êtes partant donnez moi votre idée d'une fin, celle que vous souhaitez, que vous imaginez. Vous pouvez m'envoyer vos propositions jusqu'au 20 Mai en cliquant sur Contactez l'auteur, colonne de droite. Le ou la gagnante pourra choisir 2 livres de poche de ma collection parmi 5 titres . Laissez aller votre imagination, sans retenue et aucun risque.
Ensuite je donnerai la version du gagnant ainsi que la fin originale de ma nouvelle.

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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 19:22

Bascule un soir d' Oh -rage

Orage7


Sixième fragment

Sa voix me parvint, tranchante.

 

- Ah ah !!! Tu croyais disparaitre à jamais, mais je t’ai retrouvé. Bon ….j’ai mis un peu de temps. C’est Mr Fregoli, l’instit, qui m’a mis sur la voie. Quand même, t’aurais pu donner de tes nouvelles. Huit ans maintenant que t’es parti, disparu. Mais qu’est ce qu’on t’a fait pour que tu ne te préoccupes pas de nous. Aucune nouvelle…

En fait t’a pas changé. Solitaire, zarbi, pas comme tout le monde. Et qu’est ce que tu as fait pendant toutes ces années ? Partir si loin pour travailler….Bon le principal c’est que je t’ai remis la main dessus.

- …..

- En fait y a un problème. Les parents… déclinent. Ils se font vieux. Faudrait qu’on se voie. Père est très malade et la vielle elle perd la tête. Ce n’est pas mon idée de te retrouver. Moi je t’ai zappé depuis longtemps. Je respecte…Mais le frangin il a insisté pour qu’au moins on vérifie. Mort ou vivant. Et il veut une preuve.

Il est droit et raide comme la justice. En procédant à tout de façon réglé, il croit acheter sa place au paradis. AH je suis bien entouré avec vous deux, les p’tits... Il m’a chargé de l’enquête. Et voilà t’es là….Quand même ca me fait plaisir que tu ne sois pas mort.

- …..

- Au fait,  Fregoli il a réclamé de tes nouvelles. Il est convaincu que t’es bien vivant et que tu t’épanouis, « que tu t’es trouvé » a-t-il dit. Trouvé…. Il en a des expressions. Moi j’ai rien trouvé. Que des galères. Bon on verra ça plus tard.

 

-  Oui…

 

- Alors faut que tu viennes et vite avant qu’ils meurent. Y aura des tas de trucs à régler.

 

- Mais ils sont très malades ?…seuls ?... toujours dans  la maison d’autrefois ?

 

- Maison d’autrefois ? Oui leur maison quoi !

On t’attend le weekend prochain. On se donne rendez vous chez le frangin. GREFFIRES il habite. Tu te rappelles où c’est. T’es pas bavard, t’as pas changé. Bon alors on compte sur toi ?

 

- Oui le weekend prochain. Mais je préfère aller directement à la maison. Je vous appellerai du village quand j’arrive.

 

Je notai son numéro dans ma tête, meilleur endroit pour s’en souvenir. J’étais abasourdi, vidé, alangui. Une seule rafale en direction  du passé et je craignais mon effondrement. Finalement ils ne m’avaient pas oublié. Le frangin s’était crispé sur sa rigidité tel le patter familial et l’ainé toujours très bavard, tournoyant sans fin autour d’une ligne spirale, logorrhéique qui le préservait de penser en silence et d’écouter les autres.

Cela ne me prendrait pas trop de temps. Un weekend. Et puis l’occasion de retrouver mes racines, peut être de remercier Fregoli.

 Je retournai à ma tâche. Pour la première fois l’attention n’y était pas. Je décidai, malgré moi, de partir à l’heure, ce soir là.

Une semaine s’écoula…

 

J’arrivai au village une fin d’après –midi, les nerfs survoltés. J’avais appelé l’ainé, laissé un message pour donner mon heure d’arrivée. D’instinct je me dirigeai vers le saule. Beaucoup plus étendu, ses ramages s’enfonçaient dans l’eau. Personne ne s’était préoccupé de lui depuis mon départ, abandonné semble-t-il.

 Je distinguai des voix, sourdes, ternes. J’avais peur… de la rage croupie dans la maison, de la tempête qui m’avait déjà habitée. Les poings serrés dans les poches je me dirigeai vers la maison. Rien n’avait changé. Tout s’était au contraire fortifié dans ses imperfections : le crépi de la façade terni, les broussailles et les mauvaises herbes s’étaient répandues, les débris, les vieux objets cassés avaient envahi la cour et la mousse sur le perron s’était si bien accrochée que cela créait un tapis de pelouse.

L’ainé sortit.

 

- Ah te voilà. Bon le frangin il ne vient pas. Retard pour son boulot… Je crois qu’il ne voulait pas te croiser. Il t’en veut à mort. Il pense que tu es responsable de sa vie miséricordieuse et  morne. Pourtant il est bien le seul à avoir réussi. Il gagne pas mal de pognon tu sais. Et toi au fait ? Faut qu’on en parle, que tu me racontes. Ca m’intéresse ce que tu fais. Après... Viens, allons d‘abord voir les vieux, après… on parlera tous les deux.

 

Depuis que j’étais arrivé le soleil s’était éclipsé pour faire place au ciel attristé. Les nuages se gonflaient, brunissaient. Là haut la menace se profilait. L’écume bistre des cieux se rassemblait. Une armée prête à se faire entendre. Mes yeux se souvenaient des tourments célestes prêts à défrayer nos soirées solitaires.

Le bras du frère m’attrapa avec fermeté pour m’entrainer vers l’intérieur. Je me retournai une dernière fois vers le saule. Mauvais présage. Je résistai une seconde.

 Ils étaient là. Deux pantins désarticulés, mornes, avachis. Leurs pupilles envahissaient leur corps. Deux auréoles blanches, une tache noire au centre me scrutaient. Pas un mot, ni un geste. Le feu crépitait encore dans la cheminée. Il faisait sombre. L’ainé me poussa face à eux sur le canapé, le même, toujours aussi dur. Les mêmes rideaux, encore plus sales, les meubles momifiés.

 

- Regardez qui je vous amène. J’ai retrouvé le p’tit. Toujours aussi peu bavard. Mais dites quelque chose.

- 

- Je vous le ramène et vous restez sans broncher. Mais réveillez vous avant que je vous secoue. Je me démène pour quoi? pour qui ? Louis ! Louis ! tu vas parler nom de Dieu.

Il se leva le poing serré, il s’étranglait de rage. Les vieux bouillaient. Dehors il pleuvait fort, la nuit tombait. J’avais froid malgré le feu.

Je tentais de me soustraire aux griffes acérées de l’aîné, au climat délétère. Une gravure chinoise. Un oiseau sur un arbre, d’une grande simplicité…Pureté du trait. Mais de nouveau l’aîné m’enferra de sa présence inéluctable, de son autorité de tout puissant, lui pourtant si fragile dans sa colère brute.

 

- Allez lève toi, raconte nous pourquoi tu nous laisserais crever.

 

- Laisse-moi tranquille…

 

L’aîné se transforma en  prédateur. Un froissement léger. Les vieux avaient bougé, le toisant avec affront. Il attrapa la pelle, farfouilla dans l’âtre. Il bougonnait, se mouvait dans tous les sens. Il me pétrifia. De nouveau je sentis ma voix s’évanouir. Les mots foisonnaient dans ma tête. Muré, claque muré comme autrefois. Je me levai. Il bondit. Des flammèches illuminèrent le sol, telles des diamants de lave. Et mes tympans résonnèrent de l’écho de l’oh-rage.

A suivre...

LN

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 08:27

Bascule un soir d' Oh -rage

ORAGE_5

Cinquième fragment

Vous suivez  toujours le fil ? Je vous sens inquiète. Vous pensez que je suis perdu à tout jamais. Mon récit se colore de noirceur, une âme sombre, tourmentée, solitaire. Déjà très jeune, reclus dans des pensées inaccessibles, sans logique.  Mais toute médaille a une double face. N’oubliez pas d’aller voir au delà des apparences. Changez d’optique, préférez le grand angle aux petites focales et le paysage intérieur vous paraitra plus clair, plus souple, plus pétri de sensibilité.

Je n’ai plus rien gardé de toutes ces griffures, ces arabesques, ces esquisses mais je peux vous assurer qu’elles révélaient une harmonie entre liés et déliés, courbes et lignes, obliques et droites, rondeur et raideur, plein et vide, ombre et lumière, énonciation d’une certaine sérénité. Ces gravures m’ont valu de m’envoler sur des terres étrangères, sommeiller dans la chaleur du désert, me recoquiller dans  le froid arctique, m’émanciper de mon univers étriqué jusqu’à ce soir d’orage.

*

Dans l’année qui suivit ma réussite aux examens du Lycée, je rencontrai mon maitre d’école. Plutôt courtois il me héla dans la rue. Il entretint la conversation, me questionna sur mon avenir, mes créations. Toujours laconique, je détournais le regard.

-   Vous devriez me prêter vos planches. Je connais quelqu’un qui serait intéressé. Je pourrais vous rendre célèbre, au moins vous faire éditer, exposer peut être…  .

Je répondis sans conviction.

- Oui si vous voulez  mais là je ne voie pas. 

  Il insista pour me fixer un rendez vous précis la semaine suivante.

- Cela vous laisse le temps de les rassembler. 

J’acceptai sans réfléchir. Une semaine passa durant laquelle je vacillais, captif de pensées métissées. Le rendez vous eut lieu dans un café chic. Il était déjà là. Je le dévisageais de loin. Changé, vieilli, le visage tanné, froid, le regard préoccupé, mais la silhouette toujours raide, droite. Quand il me vit il esquissa un demi-sourire.

-  Alors vous les avez ?

-   Hum…

-  Montrez ! Extraordinaire. Je ne pensais pas que vous en aviez tant. Vous avez progressé. Un travail plus élaboré, des traits plus déterminés, assurés. Mais je ne comprends toujours pas le sens. Faut-il y voir uniquement une figure décorative…

-  Regardez-les de loin comme si vous aviez un grand angle. Vous y verrez peut être quelque chose de vous. Chacun peut s’y mirer et s’y retrouver ou s’y perdre. Je vous les laisse, je suis pressé. Faites en ce que vous voulez.

 

Deux mois plus tard il me recontacta. Il m’avait trouvé l’occasion de révéler  mes talents et d’en faire mon métier. C’est ainsi que j’occupai le poste de restaurateur de manuscrits à la Grande Bibliothèque Internationale. Je lisais, copiais ou restaurais des manuscrits très anciens, dans toutes les langues. Très rapidement je reconnaissais les signes. Sans essayer de les traduire je déambulais dans ces livres, gardés secrètement, manipulés exclusivement par quelques élus, érudits de leurs époques et aujourd’hui par moi et une équipe de sept personnes. Mes dons furent décelés rapidement. Je travaillais vite, absorbé par l’ouvrage. Fasciné par  ces idéogrammes je me dérobai à ce qui m’entourait. Je découvrai tous les livres de différentes tailles, formes,  matières naturelles ou synthétiques, souples ou rigides.

 

J’ai transcris des lettres, plutôt des signes, de gauche à droite, de droite à gauche, en verticale, en diagonale, en cercle ; des figures, des dessins. J’étais discret, très productif, et conciliant. Je m’immergeais dans ces manuscrits dont chaque page était pour moi un tableau à regarder, sans signification préétablie. J’avais trouvé ce que je cherchais. Des tracés dont le sens d’origine me restait inaccessible mais dont j’avais la conviction de percevoir quelques bribes du message.

 

Chaque État, membre de la Grande Bibliothèque Internationale avait un département dans une de ses bibliothèques nationales. Ainsi je me déplaçais là où un conservateur dénichait des œuvres à rafraichir. Londres, Riyad, Damas, La grande Alexandrie, Nuuk, Novossibirsk, Pékin, New Delhi, Buenos Aires et bien d’autres.  Je poursuivais mon exploration de la mémoire planétaire, gardien de son intégrité, panseur des blessures du temps. L’air, l’humidité, la lumière avaient jeté un voile de déchirure sur ces pictogrammes d’un autre temps.

Je veillais dans l’ombre.

 

On vint me chercher. Absorbé par un manuscrit grec, je ne réagissais pas. Une main sur l’épaule me fit sursauter.

- Louis Dommage ?

- Oui….

- On vous demande au téléphone. Il dit que c’est urgent.

- AH …Je ne connais personne ici ?

- Ben si vous êtes bien Louis Dommage, c’est pour vous.

Une angoisse naissante fissura la coquille de ma tranquillité. Je la suivis. Elle me tendit le combiné. Mes mains se remirent à trembler.

- Allo ?...Louis ?

Cette voix me transporta avec fulgurance sous le Saule. Comment m’avait –il retrouvé ?

- C’est m….moi…

saule


A Suivre...

LN

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25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 19:59

Bascule un soir d' Oh -rage

orage_4




Quatrième fragment

Mes parents étaient trop occupés pour s’occuper du petit qui devenu fort sage ne se faisait plus entendre. Habitués à mes fantaisies griffées sur toutes les surfaces, ils ne les voyaient plus. J’étais devenu une âme, ile flottante au milieu de la baie familiale. J’avais passé le gué, échoué sur l’autre rive, celle où personne ne va sans se perdre et qui n’en revient pas indemne.  

Durant cette période les miens me semblaient des marionnettes agitées, gigotant, hurlant, somnolant aussi. Mes deux frères ainés résidaient à l’étage dans une seule chambre. Je circulais entre les trois étages. La délimitation, l’appropriation d’un territoire dans cette maison m’enserrait, me limitait. Je choisis d aller là où personne ne rôdait. Telle une ombre, un reflet sur les parois de leur univers, je me glissais dans les interstices du temps journalier du clan familial. Ma couverture, toujours en cape sur mon épaule, je sommeillais ici où là, par terre, au pied du lit de mes frères ou sur le canapé dur du rez de chaussée. Les soirs d’orage je descendais au sous sol et dessinais avec frénésie jusqu’au dernier coup de tonnerre. L’irruption du souffle terrestre envahissait mon corps. Le rythme torrentiel s’incarnait dans mes gestes larges, mes mains tremblantes. Le noir de l’encre s’empara de moi. Les papiers se noircissaient au-delà de leurs frontières, allant se répandre sur le sol. J’exultais, je tremblais, habité par la colère céleste, devenue mienne. Au terme de ma chute, je m’effondrais, traversé par les spasmes tempétueux des nuits noires et hurlantes.

 

Comme tous les enfants du village je poursuivis l’école communale, le collège puis le Lycée. Je réussis brillamment les examens, toujours sans voix, sans agitation et je devins l’élève préféré de ces maitres timorés qui avaient toujours rêvé d’un enfant docile, attentif, soumis au Savoir. J’avais compris très tôt que le prix de ma tranquillité résidait dans mon silence et mon attention exceptionnelle aux attentes des adultes. J’étais préservé de leurs inquiétudes à mon sujet. Agile, habile je me suis confectionné un sourire incrusté, innocent, confiant. C’est par cette grimace figée que j’échappais à leurs regards trop insistant, à leurs yeux scrutateurs. Aujourd’hui je l’ai perdu. Il ne m’appartient plus de sourire. Malgré un entrainement de plusieurs mois, je ne l’ai jamais rattrapé.

 

Au sortir du lycée je devins moins prolixe. Je me répétais, je recopiais, je ne trouvais plus de respiration dans mon tracé. Devenu plat, rigide, parfois tremblant, incertain, sans assurance les lettres se faisaient fades. Je perdais pied, je ne savais plus où puiser l’encre. Je finis par déverrouiller mon armure et revins à la civilisation. Epuisé, désœuvré, je capitulai et repris une vie normale. L’œil observateur, le pavillon ouvert je glanais tous les borborygmes, les mots, conversations, les scènes de la vie ordinaire. Réveiller mes papilles tactiles, faire de nouveau vibrer mes sonorités lettrées.


A Suivre ...

LN


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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 07:49

un_nuage_passe_defBascule un soir d' Oh -rage

Troisième fragment

Pour mes cinq ans je décidais que le temps était venu d'aller y voir de plus près, chez celui qui parlait haut et fort, homme longiligne, instruit, sobre, d’une froideur élégante. Je me faufilais jusqu'aux abords du bâtiment et je l’épiais. Je scrutais ses gestes, ses tracés, ses courbes, ses déliés, ses ratures. Mon attention toute absorbée par le tableau, ces dessins tracés à la craie blanche me fascinaient. C'est alors que l'on me vit, m'attrapa et me fit rentrer dans la classe. Risé de tous ces plus grands, je souriais trop heureux d'avoir pu pénétrer dans l'antre des fresques murales, tissage de lignes et de courbes, d'angles et de droites, d’obliques et de rondeurs. Je sentais qu'elles renfermaient des mystères que les autres avaient déjà percés. Le maître, cet homme maigre au visage aussi rond que le O me prit d'affection. Trop heureux qu'un seul de ces garnements s'intéresse à lui, à ses discours, il accepta sans mot dire ma présence. Et durant toute cette année là, jusqu'à mes six ans, je passais mes journées devant,  dans un coin, immergé, en silence, les  leçons de la classe. Le soir quand je ne trouvais pas le sommeil c'est sur la terre du jardin à la lumière de la lune que je m'essayais aux lettres.

 

 

Durant toute l’école communale je me perfectionnais dans la calligraphie, non pas tant pour  le sens des lettres, mais pour quadriller et figurer les choses, les  objets, ma perception du monde. Chaque lettre représentait une chose, une émotion, de moi seul connu. Personne ne pouvait spontanément en saisir la signification. Rien de déjà vu, déjà  su ou appris. Les enfants cherchaient un code d’accès. Les adultes hésitaient entre le génie et la folie. Certains restaient perplexes, mes parents inquiets, mes frères moqueurs mais respectueux. Le Maitre fasciné m’encourageait puis hésitait. Soudainement envahi par le doute il me priait de me concentrer sur le sens, non pas la beauté de la forme mais le sens. Pas le sens caché de seul moi connu mais celui partagé par tous. Mes dons devenaient alors très prometteurs et feraient  ma gloire si jamais je voulais bien m’intégrer à la troupe. Ma folie suspectée ferait alors de moi un artiste, mieux, quelqu’un d’exceptionnel, unique. Il fondait ses espoirs sur mon avenir, me rappelait à la raison, en vain. Il convoqua mes parents qui l’écoutèrent avec ennui, sans expression.  Je revins le lendemain à ma place habituelle.

 

La confusion des langues des adultes me fit perdre le langage. Devenu sourd à leur parole, seules  les lettres écrites me permettaient de communiquer.

A suivre...

LN

 

 


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